Artisanat de la donnée

Notes complémentaires

Notes complémentaires sur l’ontologie processuelle

Conçu et dirigé par David Bories — Albi, France.

Rédigé en utilisant l’intelligence artificielle générative.

Version 0.3.1 — Juin 2026

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Le code déplacé, non effacé

L’IA, le développeur, et le canal qui se comble en silence


« Le contenant qui change de nature ne supprime pas le geste : il le déplace d’un cran. »


Préambule — Statut de ce texte

Ce texte n’appartient pas à l’essai Le fleuve et le canal. Il en est un prolongement bref, conçu pour conserver une trace synthétique d’une réflexion menée en marge de la rédaction : l’IA remplace-t-elle le développeur, ou en déplace-t-elle le geste — et si elle le déplace, que comble-t-elle en silence ?

La réponse défendue ici est : l’IA ne supprime pas le métier de développeur, elle en déplace l’exercice d’un cran vers le langage naturel — exactement comme le numérique a déplacé le papier sans l’effacer. Mais ce déplacement comble silencieusement un canal particulier du métier, le développement bas niveau, là où l’humain dit encore en dur à la machine comment se comporter. Et c’est dans ce comblement, non dans le remplacement, que se loge l’enjeu civique.

Le texte ne prétend pas faire le tour du sujet. Il pose la grille conceptuelle qui permet d’y revenir, le moment venu, sans avoir à tout reconstruire. Il s’adresse à un lecteur déjà familier des notions de l’essai — notamment celle de saut systémique (doc 4, Partie VII), celle de canal qu’une intention creuse (doc 4), et celle de littératie comme compétence civique (doc 4, Partie VIII).


Ce que fait le développeur, et ce que fait l’IA

La crainte est formulée partout : l’IA produit du code à la demande ; bientôt, elle remplacera ceux qui en écrivaient. La forme observable lui donne raison. L’IA génère du code ; le développeur, lui, fournit des instructions en langage naturel. Le geste paraît avoir changé de main.

Mais il faut regarder ce geste pour ce qu’il est, sans rancune ni nostalgie. Donner à une machine des instructions pour qu’elle exécute une tâche — c’est précisément la définition du code. Prescrire en langage naturel à un modèle l’enchaînement de tâches qui doit produire un résultat attendu, ce n’est pas avoir cessé de coder : c’est coder dans un autre registre, à un autre niveau d’abstraction. Le développeur qui instruit l’IA ne quitte pas son métier ; il l’exerce un cran plus haut.

L’essai a établi le motif : le saut systémique ne s’évalue pas à ce qu’il rend plus rapide ou plus commode, mais à ce qu’il déplace, à ce qu’il rend possible et à ce qu’il rend caduc. Le numérique a déplacé le papier sans le tuer — le papier subsiste là où sa permanence reste précieuse. Le cinéma a déplacé la photographie sans la tuer. De la même manière, l’IA déplace le code sans l’effacer : ce que produit l’IA est du code, et ce que produit le développeur reste du code — simplement déplacé d’un cran vers le langage.


Le déplacement n’est pas neuf : il n’est qu’un cran de plus

Le déplacement vers l’abstraction n’a pas commencé avec l’IA. Il est, depuis l’origine, le mouvement propre du métier.

La majorité du code écrit aujourd’hui est du code interprété : il ne parle pas directement à la machine. Il passe par un programme intermédiaire qui le convertit en instructions exécutables — un langage moins naturel que la parole, mais suffisamment maniable pour s’écrire et se lire avec aisance. Le développeur qui écrit dans un langage de haut niveau ne dit déjà plus à la machine, en dur, comment se comporter : il confie cette traduction à une couche intermédiaire qui la fait pour lui.

L’IA ne fait, en ce sens, qu’ajouter un cran à un escalier déjà ancien : du langage machine au langage compilé, du compilé à l’interprété, de l’interprété à l’instruction en langage naturel. Chaque marche a éloigné l’humain du fonctionnement réel de la machine, et chaque marche a été vécue, en son temps, comme une libération autant que comme une perte. Le métier de développeur ne s’efface pas à chaque marche : tant qu’il y aura des projets, il faudra produire un code — au sens large — pour qu’une machine enchaîne des tâches et obtienne le résultat attendu.


Le canal qui se comble en silence

Ce qui s’efface n’est donc pas le métier. C’est une branche du métier, un canal particulier que l’on cesse peu à peu de creuser : le développement bas niveau, là où le développeur est réellement en mesure de dire à la machine comment elle doit se comporter ; là où est inscrit, en dur et inaccessible à la machine elle-même, ce que l’humain attend d’elle.

Ce canal ne disparaît pas par décret. Il se comble en silence, parce qu’il devient inutile au plus grand nombre, et que ce qui n’est plus utile au plus grand nombre cesse d’être entretenu, transmis, appris. Le savoir-faire ne s’éteint pas d’un coup : il se raréfie, se concentre, se réserve.

Et c’est là que la réflexion bascule du technique au civique. On entend, dans les médias et dans les discussions, la crainte que l’IA prenne la main — par délégation de l’humain — sur la compréhension des données. Si cette crainte a un fondement, il est peut-être exactement là. Car qui, aujourd’hui, dans le débat public, comprend assez le développement bas niveau pour affirmer que la machine reste sous contrôle ? Sans en avancer le chiffre exact : pas grand monde. On parle d’une chose que l’on ne connaît pas vraiment. La crainte n’est pas irrationnelle ; elle est la perception confuse d’un canal en train de se combler hors de la vue du plus grand nombre.


Le privilège du petit nombre — un motif qui se répète

L’histoire des dispositifs de stockage et de traitement du savoir a déjà connu ce mouvement. Quand la lecture était réservée à une caste, savoir lire était un pouvoir — et ce pouvoir contraignait ceux qui en étaient privés. Quand la maîtrise de l’écrit, du calcul, du droit, du chiffre s’est concentrée en peu de mains, cette concentration a, chaque fois, dessiné une ligne de partage entre ceux qui comprenaient le dispositif et ceux qui devaient s’en remettre à eux.

La maîtrise du niveau où l’on dit en dur à la machine comment se comporter pourrait être la forme contemporaine de ce privilège. Non parce qu’une volonté l’aurait décidé, mais parce que le comblement silencieux d’un canal produit, mécaniquement, une asymétrie : un petit nombre conserve l’accès au niveau où le comportement de la machine se décide réellement ; le plus grand nombre n’interagit plus qu’avec les couches hautes, en langage naturel, sans moyen de vérifier ce qui se joue en dessous.

Est-ce inéluctable ? Ce n’est pas impossible — mais ce n’est pas écrit. Un privilège n’est un pouvoir contraignant que tant qu’il reste hors de la prise collective. Ce qui a été nommé peut être discuté ; ce qui est discuté peut être régulé ; ce qui est régulé cesse d’être un privilège opaque. La crainte se lève non en niant l’asymétrie, mais en l’intégrant dès à présent dans la participation civique : décider, pour le futur, qui doit comprendre quoi, et à quelles conditions, pour qu’aucun doute ne subsiste sur qui contrôle réellement notre compréhension des données. Sur qui gouverne.


Pourquoi c’est cohérent avec le saut systémique de l’essai

L’essai définit le saut systémique comme un changement de nature, par franchissement d’un seuil, et invite à le mesurer non à ce qu’il accélère, mais à ce qu’il rend possible et à ce qu’il rend caduc.

Appliqué au code : ce qui devient possible, c’est de prescrire un comportement de machine en langage naturel, sans passer par les couches basses. Ce qui devient caduc, ce n’est pas le métier de développeur — il se déplace, il ne s’éteint pas — mais l’entretien spontané, par le plus grand nombre, du canal bas niveau. Le saut ne supprime pas le geste de coder ; il le déplace d’un cran et, ce faisant, laisse derrière lui un canal que l’on cesse de creuser sans s’en apercevoir.

C’est le même mouvement que celui décrit ailleurs pour le LLM comme saut systémique du stockage : ce que la transformation supprime n’est pas l’accès — l’accès s’améliore — mais une condition de contrôle de cet accès. Ici, la condition de contrôle est la compétence, distribuée, de comprendre le niveau où le comportement de la machine se décide. Le saut ne la détruit pas ; il la rend optionnelle pour le plus grand nombre — et ce qui devient optionnel cesse, faute d’usage, d’être tenu.


Une posture, non une recommandation

L’essai ne prescrit pas. Il éclaire — il invite à voir le saut pour ce qu’il est et à en garder présente à l’esprit la dimension transformatrice. Le présent texte ne fait pas autre chose.

Identifier le déplacement du code ne suggère pas qu’il faille refuser l’IA, ni regretter le code bas niveau comme un âge d’or perdu. Cela suggère qu’il faut nommer le canal qui se comble — précisément pour qu’on cesse de croire que « l’IA remplace les développeurs » (elle déplace leur geste) et pour qu’on voie ce que le déplacement laisse derrière lui : non un métier mort, mais une compétence de contrôle qui, faute d’être entretenue collectivement, se concentre en peu de mains.

Le numérique a déplacé le papier sans le tuer — à condition qu’on l’ait entretenu là où sa permanence reste précieuse. L’IA déplace le code sans tuer le développement bas niveau — à condition qu’on l’ait reconnu comme distinct du code généré, et qu’on continue à le transmettre là où la maîtrise du comportement de la machine reste une affaire de gouvernement, et pas seulement de technique.

Le danger n’est pas que l’IA produise du code. Le danger est qu’elle fasse oublier le canal qu’elle déplace — et que ce canal, faute d’être nommé, cesse d’être tenu par une compétence assez répartie pour qu’on puisse encore répondre, collectivement, à la question : qui gouverne le comportement de la machine ?


Conclusion — Une grille, pas un verdict

Cette grille — le code déplacé, non effacé, et le canal bas niveau qui se comble en silence — n’épuise pas le sujet. Elle en pose un côté, qui complète ce que l’essai dit déjà du déplacement (le papier, le cinéma) et de la littératie comme compétence civique de contrôle (doc 4, Partie VIII).

Cette grille permet une chose : parler de l’IA et du métier de développeur sans dépendre de l’état des outils à un instant donné. Ce qui est vrai en mai 2026 — tel modèle génère tel langage avec telle fiabilité — sera caduc avant la fin de la décennie. Ce qui restera vrai : que prescrire un comportement à une machine est un geste de code à quelque niveau qu’on l’exerce ; que ce geste s’est toujours déplacé vers l’abstraction ; et que chaque déplacement laisse derrière lui un canal de contrôle qui, s’il n’est pas nommé et entretenu, devient le privilège silencieux d’un petit nombre.

Voilà, en peu de mots, le fond qu’il faut tenir. Pour le reste — quels niveaux faut-il enseigner, à qui, à quelles conditions, sous quelles régulations —, c’est à chaque lecteur, dans son contexte, et à la délibération collective, de dresser la carte.


Repères

Pour le fondement conceptuel du saut systémique, voir l’essai Le fleuve et le canal — La littératie de la donnée à l’épreuve du flux, document 4 (Creuser le canal), Partie VII — « Le saut systémique ».

Pour la littératie comme compétence civique de contrôle des flux qu’on nous présente comme « la réalité », voir le même document, Partie VIII — « Ce que le flux d’observation apporte à la littératie », et sa conclusion sur le citoyen data-literate.

Pour le motif de l’articulation entre intelligence humaine distribuée et intelligence artificielle — l’IA comme instrument dans une chaîne où l’humain conserve la responsabilité de l’intention —, voir le même document, Partie V (« La centralité se déplace »).

Pour l’angle complémentaire du LLM comme entité qui condense trois rôles et transforme la nature de chacun, voir la note Le LLM comme saut systémique du stockage — trois rôles en un, et ce que la fusion supprime.

Sur la manière dont une mutation des dispositifs de stockage et de traitement du savoir transforme la société qui s’y appuie, et redistribue l’accès à un savoir longtemps réservé : on lira avec profit Walter Ong (Orality and Literacy, Methuen, 1982 ; trad. fr. Oralité et écriture, Les Belles Lettres, 2014) et Elizabeth Eisenstein (The Printing Press as an Agent of Change, Cambridge University Press, 1979).


Texte rédigé en mai 2026, à éprouver par la pratique.

Le LLM comme saut systémique du stockage

Trois rôles en un — et ce que la fusion supprime


« Quand le contenant change de nature, le contenu n’est plus le même. »


Préambule — Statut de ce texte

Ce texte n’appartient pas à l’essai Le fleuve et le canal. Il en est un prolongement bref, conçu pour conserver une trace synthétique d’une discussion qui a eu lieu en marge de la rédaction : le LLM (grand modèle de langage) peut-il être pensé comme un saut systémique au sens où l’essai utilise cette notion ?

La réponse défendue ici est : oui, à condition de bien situer sur quel paramètre porte le saut, et ce que sa survenue déplace dans l’organisation du savoir humain. Le texte ne prétend pas faire le tour du sujet ; il pose la grille conceptuelle qui permet d’y revenir, le moment venu, sans avoir à tout reconstruire.

Il s’adresse à un lecteur déjà familier des notions de l’essai — notamment celle de saut systémique (doc 4, Partie VII) et celle de littératie processuelle de la donnée (doc 4, Partie VIII).


Trois rôles historiquement distincts

Avant le LLM, l’accès à un savoir stocké reposait sur la coopération de trois rôles distincts, parfois incarnés en trois personnes, parfois en trois institutions, parfois en trois moments d’un même travail.

La bibliothèque — au sens large : tout dispositif de conservation et de classement des textes, des données, des œuvres. Le rouleau d’Alexandrie, le scriptorium monastique, la grande bibliothèque nationale, l’archive numérique, le moteur de recherche. La fonction est de garder et de ranger, selon un système qui rend les éléments retrouvables.

Le bibliothécaire — au sens large : tout agent qui sait, devant une demande, retrouver dans la bibliothèque l’élément pertinent. L’expert qui se souvient, le catalogue indexé, le scientifique qui sait où chercher, l’algorithme de recherche. La fonction est de retrouver — de faire passer la demande à travers le système de classement jusqu’à l’élément voulu.

Le conteur — au sens large : tout agent qui restitue à l’usager le contenu retrouvé, sous une forme intelligible. Le récitant, le lecteur à voix haute, l’auteur qui résume, le journaliste qui vulgarise, l’enseignant qui explique. La fonction est de restituer — de faire passer le contenu à travers le langage jusqu’à l’usager.

Ces trois fonctions ont toujours été distinguées — y compris quand elles étaient incarnées par la même personne. Le moine copiste rangeait le manuscrit dans le scriptorium, le cherchait à la demande de l’abbé, puis le lisait à voix haute lors des offices : trois actes, trois temps, trois responsabilités. Cette distinction n’était pas une commodité : elle était constitutive du rapport humain au savoir stocké.


Le LLM, fusion des trois — et transformation de chacun

Le grand modèle de langage condense ces trois rôles en une entité unique. On lui pose une question ; il « répond » — et dans cette unique opération, il tient à la fois lieu de bibliothèque (le savoir y est stocké), de bibliothécaire (il en récupère la part pertinente) et de conteur (il en restitue le contenu en langue compréhensible).

À première vue, c’est une intégration de fonctions — efficace, commode, sans précédent. Mais le saut systémique n’est pas dans l’intégration. Il est dans le fait que chacun des trois rôles, intégré aux deux autres, change de nature.

La bibliothèque ne range plus des livres. Elle compresse son corpus d’entraînement dans les poids d’un réseau de neurones. Les textes initiaux ne sont plus présents en tant que tels ; ils ont été fondus en une représentation statistique de leurs régularités. On ne peut pas, du LLM, extraire un exemplaire intact d’un texte source : on ne peut qu’obtenir une paraphrase probable, parfois fidèle, parfois non, sans moyen interne de distinguer.

Le bibliothécaire ne consulte plus un catalogue. Il génère sa réponse par calcul probabiliste sur les poids. Il ne va pas chercher tel élément à tel endroit ; il produit, en passant la requête à travers le modèle, une sortie qui ressemble à ce qu’aurait dit un bibliothécaire ayant accès au corpus complet. L’opération « retrouver » devient « simuler la récupération ».

Le conteur ne lit plus un texte. Il synthétise du texte qui ressemble à ce que le corpus aurait pu produire sur la question posée. Il n’a pas un original sous les yeux ; il a une fonction probabiliste qui produit, mot après mot, ce qui est statistiquement vraisemblable à la suite du mot précédent.

Ce qui se passe avec le LLM n’est donc pas une intégration : c’est une transmutation simultanée des trois fonctions. Et c’est cette transmutation, et non l’intégration elle-même, qui fait le saut systémique.


Ce que la fusion supprime

L’utilisateur d’un LLM gagne du temps, gagne en confort, gagne en accès. Mais il perd, simultanément, ce que la séparation des trois rôles lui garantissait sans qu’il s’en rende compte.

Le retour à la source. La bibliothèque permettait de revenir au livre tel qu’il était écrit ; le LLM ne le permet pas. Quand on doute d’une paraphrase, on peut ouvrir le livre. Quand on doute d’une réponse de LLM, on ne peut, à l’intérieur du système, que la regénérer — souvent en obtenant une réponse différente, sans pouvoir savoir laquelle est juste.

La traçabilité. Le bibliothécaire pouvait dire : « j’ai consulté tel ouvrage, à telle page ». Le LLM, par construction, ne le peut généralement pas : sa réponse n’a pas de localisation interne ; elle est l’effet combiné de l’ensemble des poids, et aucun mécanisme architectural ne préserve un chemin de citation. Des dispositifs externes (RAG, sources annotées) peuvent restaurer en partie cette fonction, mais ils sont des appoints, non la nature même du modèle.

La lisibilité du système de classement. On peut critiquer la classification décimale Dewey ; on peut proposer une autre indexation ; on peut comprendre pourquoi tel livre est rangé là plutôt qu’ailleurs. Les pondérations d’un modèle ne sont pas lisibles dans ce sens. Elles sont, pour l’usager, opaques — et même pour ceux qui les ont entraînées, leur fonctionnement détaillé reste largement obscur.

La possibilité de désaccord avec le classement. Dans une bibliothèque, je peux contester un classement, demander une révision, écrire une lettre au bibliothécaire. Avec un LLM, je peux seulement contester la réponse en aval ; je ne peux pas dire « ce contenu devrait être pondéré différemment dans le modèle ». Le rangement est intouchable du dehors.

La séparation comme contre-pouvoir. Quand bibliothèque, bibliothécaire et conteur sont trois personnes ou trois institutions, leurs désaccords éventuels jouent comme mécanisme de contrôle. Le bibliothécaire peut refuser de remettre un ouvrage qu’il juge inapproprié. Le conteur peut désavouer une lecture qu’on l’aurait obligé à faire. Cette pluralité des rôles est, structurellement, un dispositif démocratique de tempérance. Le LLM le supprime, parce qu’il intègre les trois rôles dans un même calcul.

Cette dernière perte est, en dernière analyse, plus politique que technique. Elle ne tient pas à un défaut du LLM qu’on pourrait corriger ; elle tient à la nature même de l’intégration. C’est cela que la fusion des trois rôles supprime : non un détail accessoire, mais une condition structurelle du contre-pouvoir sur le savoir stocké.


Pourquoi c’est un saut systémique au sens de l’essai

L’essai définit le saut systémique comme un changement de nature, par franchissement d’un seuil, dans la manière dont un flux d’observation est construit. Le cinéma n’est pas une photographie plus rapide : c’est un autre médium. La notification push instantanée n’est pas un message plus rapide : c’est un autre régime de synchronie.

De la même manière : le LLM n’est pas une bibliothèque plus efficace, ni un moteur de recherche plus rapide, ni un assistant plus disponible. Il est la fusion des trois en une entité où chaque fonction a changé de nature. Et cette fusion change le rapport humain au savoir stocké — non pas parce qu’elle améliore l’accès, mais parce qu’elle supprime la séparation des rôles qui rendait cet accès contrôlable.

C’est exactement ce que le saut systémique implique : on ne mesure pas le saut à ce qu’il rend plus rapide, plus efficace ou plus accessible. On le mesure à ce qu’il rend possible et qui n’existait pas, et à ce qu’il rend caduc et qui semblait acquis.

Ce qui devient possible avec le LLM : un accès quasi-immédiat, en langue naturelle, à une synthèse plausible de ce que des milliards de pages ont dit sur n’importe quel sujet. Ce qui devient caduc : la séparation des rôles, et avec elle la traçabilité, la critique, le retour à la source, le contre-pouvoir.


Une posture, non une recommandation

L’essai ne prescrit pas. Il éclaire — il invite à voir le saut pour ce qu’il est, et à en garder présente à l’esprit la dimension transformatrice. Le présent texte ne fait pas autre chose.

Identifier le LLM comme un saut systémique du stockage ne suggère pas qu’il faut le rejeter, ni qu’il faut le subir. Cela suggère qu’il faut le nommer — précisément pour qu’on cesse de le confondre avec ce qu’il n’est pas (une bibliothèque, un bibliothécaire, un conteur) et qu’on puisse en mesurer les conséquences sur ce qu’il transforme.

Le cinéma a déplacé la photographie sans la tuer. La notification push a déplacé le courrier sans le tuer. Le LLM déplace l’accès au savoir, sans tuer la bibliothèque, le bibliothécaire, le conteur — à condition qu’on les ait reconnus comme distincts du LLM, et qu’on continue à les entretenir là où leur séparation reste précieuse.

Le danger n’est pas que le LLM existe. Le danger est qu’il fasse oublier la séparation des rôles qu’il intègre — et que cette séparation, faute d’être nommée, cesse d’être tenue par les institutions qui en avaient la charge.


Conclusion — Une grille, pas un verdict

Cette grille — trois rôles en un, et ce que la fusion supprime — n’épuise pas le sujet. Elle en pose un côté, qui complète ce que l’essai dit déjà des LLM au doc 4 (un corpus figé qui produit des vraisemblances). L’angle « saut systémique du stockage » et l’angle « littératie sur l’IA » ne se contredisent pas : ils éclairent la même chose depuis deux points de vue.

Cette grille permet une chose : parler des LLM sans dépendre de leur état technique à un instant donné. Ce qui est vrai en mai 2026 — modèles à tel nombre de paramètres, telles capacités, telles limites — sera caduc avant la fin de la décennie. Ce qui restera vrai : qu’un LLM, dans son principe, est une entité qui condense trois rôles historiquement distincts, et que cette condensation transforme la nature de chacun.

Voilà, en peu de mots, le fond qu’il faut tenir. Pour le reste — quand, dans quels usages, à quelles conditions, avec quelles régulations —, c’est à chaque lecteur, dans son contexte, de dresser la carte.


Repères

Pour le fondement conceptuel du saut systémique, voir l’essai Le fleuve et le canal — La littératie de la donnée à l’épreuve du flux, document 4 (Creuser le canal), Partie VII — « Le saut systémique ».

Pour le statut figé des corpus qui alimentent un LLM et l’arbitrage entre entraînement et accès, voir le même document, section « Une architecture distribuée des modèles ».

Pour la compétence de discernement du maître artisan face aux LLM, voir le Référentiel de compétences de l’artisan de la donnée, compétence 17 — « Reconnaître la nature et l’âge des corpus qui alimentent un modèle d’IA ».

Sur la transformation historique du rapport au savoir stocké : on lira avec profit Walter Ong (Orality and Literacy, Methuen, 1982 ; trad. fr. Oralité et écriture, Les Belles Lettres, 2014) et Elizabeth Eisenstein (The Printing Press as an Agent of Change, Cambridge University Press, 1979). Ces deux ouvrages, antérieurs au numérique, restent les références sur la manière dont une mutation des dispositifs de stockage transforme la société qui s’y appuie.


Texte rédigé en mai 2026, à éprouver par la pratique.

Concevoir un projet à la lumière de l’ontologie processuelle

Le cas SASactiv


« Le concept éclaire la zone où il faut regarder ; il ne dresse pas la carte des récifs. Cette carte, dans chaque eau particulière, c’est au navigateur de la tracer. »

Le canal et les ateliers, clôture


Préambule — Statut de ce document

Ce document complète l’ouvrage Le canal et les ateliers sans s’y intégrer. Il propose un travail pratique pour celui qui voudrait disposer d’un cas concret d’application de la grille processuelle — non pas un cas existant à analyser rétrospectivement, mais un projet-type à concevoir, élaboré par l’auteur lui-même pour servir d’exemple.

Là où l’ouvrage de mise en pratique traverse des secteurs existants pour y reconnaître la grille, ce document fait l’inverse : il part de la grille pour concevoir un projet. La démonstration est complémentaire. Diagnostiquer ce qui existe et concevoir ce qui pourrait être ne mobilisent pas tout à fait les mêmes gestes, et la trousse à outils gagne à offrir les deux.

Le projet présenté — SASactiv, sur la coordination entre acteurs de santé pour anticiper la charge du Service d’Accès aux Soins — n’est pas un projet en cours. C’est une fiche prospective, élaborée pour servir de support à cette démonstration. Sa valeur n’est pas dans l’évaluation de sa faisabilité opérationnelle, mais dans ce qu’il permet d’illustrer : comment une grille conceptuelle peut outiller la conception.


Partie I — Pourquoi un cas prospectif

L’ouvrage Le canal et les ateliers a parcouru cinq secteurs existants, où des flux d’observation sont déjà tenus par des acteurs identifiés. Sa fonction y est diagnostique : repérer les biais structurels, les boucles, les périls propres, le non-prélevé. C’est une lecture rétrospective, qui prend un état du monde et le met en question.

Mais la grille processuelle ne sert pas seulement à diagnostiquer. Elle peut aussi outiller la conception : aider à imaginer, à dimensionner, à articuler un projet qui n’existe pas encore. Cette dimension prospective de la grille mérite d’être démontrée, parce qu’elle n’est pas évidente à la seule lecture des chapitres descriptifs. Un cas-type, traité en mode constructif, en donne la mesure.

Quatre axes, identifiés en ouverture de ce document, structurent l’illustration :

La coordination inter-organisationnelle. Quand un projet articule plusieurs acteurs hétérogènes — institutions publiques, professionnels libéraux, plateformes, citoyens —, la grille permet de penser ce que chacun apporte au flux d’observation collectif, et ce que ce flux collectif rend possible que les flux séparés ne permettaient pas.

La prédiction et son rapport à la fraîcheur. Quand un projet produit non plus des données observées mais des données vraisemblables — projections, prévisions, scores anticipatifs —, la grille des deux temps prend une coloration particulière. Une prédiction n’a pas la même nature qu’un relevé, et la confondre avec lui produit des erreurs.

La conception ex nihilo d’un flux d’observation. L’ouvrage a montré comment lire un flux existant ; ce document montre comment en concevoir un. L’optimum observationnel, la cadence, le corpus, l’instrument : ces paramètres, qu’on diagnostique chez les autres, doivent être choisis quand on est soi-même au point de départ.

L’intelligence collective comme mise en commun. Le tome 2 a posé que transporter une donnée en multiplie les porteurs, sans déposséder qui la transmet. Cette propriété fonde une forme particulière d’intelligence : non pas une intelligence concentrée chez un acteur, mais une intelligence distribuée qui naît de la mise en commun de flux que personne ne pourrait produire seul.

Ces quatre axes ne sont pas propres à la santé. Ils valent pour tout projet de cette nature : prévention environnementale, gestion territoriale, coordination logistique, anticipation économique. Le secteur santé, ici, n’est que le support — le projet pourrait être décliné, mutatis mutandis, sur d’autres terrains.


Partie II — Le projet SASactiv en bref

SASactiv vise à transformer la gestion du Service d’Accès aux Soins (SAS) — dispositif d’orientation pour les soins non programmés — d’une posture réactive vers une posture anticipative à 72 heures.

Le projet repose sur un indicateur de charge géolocalisé, gradué de 1 à 9 (sous-charge / charge normale / surcharge), produit quotidiennement par un modèle hybride combinant séries temporelles et apprentissage automatique. Le modèle est alimenté par quatre familles de flux : les logs d’activité du SAS (volume d’appels, type d’orientation), les disponibilités prospectives (créneaux ouverts, taux d’inactivité), les facteurs calendaires (fériés, vacances, week-ends), et les événements exogènes (manifestations, épidémies, événements météorologiques majeurs).

L’indicateur déclenche des protocoles d’action différenciés selon le niveau prédit. En surcharge anticipée, des ressources sont mobilisées en amont — gardes renforcées, créneaux supplémentaires ouverts en ville, redirections proactives. En sous-charge anticipée, le personnel est maintenu disponible mais réalloué temporairement à des activités annexes. Une boucle de correction est prévue pour les erreurs de prédiction.

Le projet articule explicitement plusieurs acteurs : SAS, hôpitaux, professionnels libéraux organisés en Communautés Professionnelles Territoriales de Santé (CPTS), Agences Régionales de Santé. La gouvernance prévoit un comité de pilotage partagé. Des indicateurs de performance — précision du modèle, taux d’adoption, réduction des épisodes de surcharge — encadrent l’évaluation.

Cette présentation factuelle suffit pour la suite. Les parties qui suivent l’examinent par la grille des trois temps.


Partie III — Lecture par les trois temps

Au premier temps — la fabrication

SASactiv mobilise quatre flux d’observation d’intentions distinctes, qu’il faut nommer séparément avant de les agréger.

Les logs d’activité sont un flux d’observation tenu naturellement par le fonctionnement du SAS : chaque appel laisse une trace qui devient donnée par sa simple consignation. Ce flux est involontaire dans son intention première — il sert d’abord la traçabilité opérationnelle — et secondaire dans sa réutilisation pour la prédiction. Cette double finalité n’est pas anodine : un flux conçu pour un usage et réemployé pour un autre porte les biais de son intention initiale.

Les disponibilités prospectives sont un flux construit volontairement, où chaque acteur (hôpital, médecin libéral) déclare ses créneaux ouverts. Son intention est explicitement de partager. Sa fidélité dépend de la diligence déclarative de chaque acteur — un flux où la qualité repose sur la probité distribuée des contributeurs.

Les facteurs calendaires sont un cas typique de source stable au sens du tome 2 : le calendrier des jours fériés et des vacances scolaires évolue très lentement. C’est exactement ce qui rend cette source intégrable à un modèle de prédiction sur 72h sans souci de rafraîchissement.

Les événements exogènes sont, à l’inverse, un flux à péremption rapide : un événement non anticipé doit être intégré dans la fenêtre de la prédiction, sous peine de dégrader celle-ci. Ce flux est aussi le plus exposé au non-prélevé — un événement non capté reste invisible au modèle.

L’optimum observationnel se loge dans plusieurs arbitrages. Le premier est la granularité géographique : zone d’attraction d’une maison de santé, secteur de garde, département ? Trop fine, elle produit un signal bruité ; trop grossière, elle masque des hétérogénéités locales. Le second est la granularité temporelle : prédire par tranches horaires ou par journée ? La fiche choisit la journée glissante, mais ce choix mériterait d’être justifié au regard du rythme des décisions de mobilisation. Le troisième est l’horizon prédictif : pourquoi 72 heures et pas 48 ou 96 ? La fiche le justifie par l’équilibre entre fraîcheur de la prédiction et délai d’action. C’est une décision d’optimum exemplaire, qui mériterait d’être documentée comme telle.

L’indicateur 1-9 est une donnée consolidée typique : il agrège plusieurs flux par une fonction explicite (volume prévu rapporté à la capacité disponible, pondéré par les facteurs). Sa signature de fabrication — qui sera signataire de ce qu’il produit — est l’un des points sensibles du projet : on signe une prédiction, donc une vraisemblance, pas un fait. Ce point appelle un traitement séparé, ci-dessous.

Au deuxième temps — la circulation

SASactiv est, dans son essence, un projet de propagation au sens du tome 2. Quatre flux distincts, tenus par des acteurs séparés, se rejoignent pour former un flux de niveau supérieur — l’indicateur consolidé — dont chacun bénéficie alors qu’aucun n’aurait pu le produire seul.

La chaîne de fabrication comporte plusieurs étages : prélèvement par chaque acteur, transmission au système central, traitement par le modèle, restitution sous forme d’indicateur. Chaque étage est un point de fidélité, mais aussi de retard. La traçabilité jusqu’à la source — pouvoir expliquer pourquoi l’indicateur est à 7 plutôt qu’à 4 — est une exigence forte du projet, qui se traduit techniquement par la nécessité de modèles explicables (la fiche évoque l’XAI comme perspective d’évolution).

La multiplication par copie joue ici à plein. L’indicateur produit à un instant t est partagé entre des dizaines d’acteurs simultanément. Aucun ne s’en dépossède en le transmettant. Cette propriété est ce qui rend possible la coordination : si la donnée se déposait chez un seul acteur, la coordination n’existerait pas.

Mais le partage du fait porte aussi un risque propre : la perte de contexte en circulation. Un indicateur 1-9 transporté loin de sa fabrication peut être lu sans accès aux critères qui l’ont produit. Le directeur hospitalier qui voit « charge à 7 demain » n’a pas nécessairement sous les yeux les facteurs de pondération ni l’événement exogène qui a tiré la prédiction vers le haut. La signature d’œuvre, telle que l’ouvrage la propose au chapitre 10, devient ici un outil critique : chaque indicateur livré devrait porter ses conditions de production.

La sagesse collective trouve dans ce projet une incarnation particulière. La fiche prévoit explicitement, en cas de prédiction de sous-charge, de ne pas mobiliser des ressources de garde renforcée. Cette non-mobilisation n’est pas une absence d’action : c’est un acte collectivement délibéré, fondé sur une vraisemblance partagée. C’est exactement ce que le tome 2 nomme : l’abstention n’est pas neutre. La rendre visible et délibérée transforme une non-action invisible en une posture pesable.

Au troisième temps — la réception

L’indicateur 1-9 a plusieurs lecteurs situés distincts, dont les fenêtres ne coïncident pas.

Le coordinateur ARS lit l’indicateur à l’échelle régionale, sur un horizon stratégique. Sa fenêtre est large, sa cadence d’action lente, sa tolérance à l’incertitude relativement élevée.

Le directeur d’hôpital lit l’indicateur à l’échelle de son établissement. Sa fenêtre est plus étroite, sa cadence d’action plus rapide, et il doit traduire l’indicateur en décisions de planning et de logistique.

Le médecin libéral intégré aux CPTS lit l’indicateur à l’échelle de sa pratique. Sa fenêtre est la plus étroite, sa cadence quotidienne, et il doit traduire l’indicateur en disponibilité concrète.

Ces trois lecteurs reçoivent le même indicateur mais ne peuvent pas en faire le même usage. La probité du projet exige que l’indicateur soit lisible à chacun selon sa fenêtre — ce qui pose, en pratique, la question de la traduction. Un indicateur 7 ne dit pas la même chose au directeur d’hôpital qui doit décider d’une garde supplémentaire qu’au médecin libéral qui doit décider d’ouvrir un créneau. La conception du projet doit prévoir cette traduction multi-lecteur.

Une question particulière mérite d’être posée : que se passe-t-il quand l’indicateur n’est pas lu ? La fiche identifie le taux d’adoption comme un KPI, ce qui est juste — un indicateur non consulté ne produit aucun effet. Mais la non-lecture peut relever des trois chemins identifiés au tome 3.

L’incapacité : un acteur ne consulte pas faute d’avoir accès à l’outil, ou faute de savoir l’interpréter. Chemin remédiable, qui appelle un effort de formation et d’accessibilité.

Le désintérêt : un acteur a accès et sait lire, mais le débit d’informations qu’il reçoit l’amène à ne pas consulter. Chemin qui n’appelle pas un moyen mais un rapport — la perception de l’utilité.

La péremption rapide : un acteur consulte l’indicateur trop tard, après que la fenêtre d’action s’est refermée. Ce dernier chemin est particulièrement important pour SASactiv : un indicateur prévu à 72h n’a de valeur que s’il est consulté dans les délais où il peut encore orienter la décision. La fiche prévoit un délai de génération inférieur à 5 minutes, ce qui adresse le côté production ; il faudrait aussi penser le côté consultation, c’est-à-dire les routines par lesquelles les acteurs intègrent l’indicateur dans leur cycle de décision.


Partie IV — Quatre axes que le cas éclaire

Au-delà de SASactiv lui-même, le cas illustre quatre dimensions plus générales, transposables à d’autres projets.

La coordination inter-organisationnelle

Un projet qui mobilise plusieurs acteurs hétérogènes affronte une difficulté structurelle : les intentions amont diffèrent. Le SAS recueille des logs pour assurer l’orientation immédiate ; l’hôpital remonte des disponibilités pour gérer ses plannings ; la ville déclare ses créneaux pour faire connaître son offre. Aucun de ces flux n’a été conçu, à l’origine, pour alimenter une prédiction de charge collective.

Concevoir un projet de coordination, c’est donc d’abord rendre compatibles des flux conçus pour autre chose. Cela peut passer par des conversions techniques (uniformisation des formats), des accords sémantiques (qu’appelle-t-on un « créneau ouvert » ?), des engagements de qualité (avec quelle fréquence chaque acteur met-il à jour ses déclarations ?). Sans ce travail amont, l’agrégation produit un indicateur qui dit moins ce qu’on croit qu’il dit.

Cette difficulté est générique. Elle se retrouverait dans un projet de gestion territoriale de l’eau (où les services techniques municipaux, les agriculteurs, les industriels ont chacun leurs flux), dans un projet de coordination logistique entre transporteurs, dans un projet de prévention environnementale. La grille processuelle aide à la voir et à la travailler.

La prédiction et son rapport à la fraîcheur

SASactiv produit des données vraisemblables, non observées. La distinction n’est pas anecdotique. Une donnée observée a une date d’inscription et un flux du réel auquel elle se rapporte. Une donnée vraisemblable n’a pas d’instant du réel : elle se rapporte à un état futur ou possible, calculé à partir de données observées antérieures.

Cette différence change tout ce qu’on peut en faire. Une donnée observée peut être contestée par une nouvelle observation. Une donnée vraisemblable ne peut être contestée que par une autre prédiction, ou par l’événement quand il survient — moment où la vraisemblance disparaît au profit du fait. Avant cet événement, la donnée vraisemblable existe dans un régime particulier : on agit sur elle, mais on ne peut pas la vérifier.

Pour la fraîcheur, cela signifie qu’une prédiction se périme doublement : par l’éloignement de son instant de calcul (comme toute donnée) et par l’arrivée de l’événement qu’elle anticipait (la prédiction d’hier sur aujourd’hui devient caduque dès que la journée commence). Cette double péremption appelle un rythme de re-calcul qui n’a pas d’équivalent dans le régime des données observées.

Le projet doit donc penser explicitement : à quel rythme la prédiction est-elle reproduite ? Comment articuler la prédiction d’hier et la prédiction d’aujourd’hui quand elles divergent ? Comment archiver les prédictions périmées pour pouvoir, après coup, mesurer la performance du modèle ?

La conception ex nihilo d’un flux d’observation

Lire un flux existant et concevoir un flux nouveau ne mobilisent pas les mêmes gestes. Diagnostiquer, c’est partir d’un état du monde et le mettre en question. Concevoir, c’est partir d’une question d’usage et décider de ce qui doit être prélevé pour y répondre.

La conception suit, en gros, l’ordre inverse du diagnostic. On part de la question d’usage : à quelle décision le futur flux devra-t-il servir ? On en déduit la finesse nécessaire — temporelle, spatiale, qualitative. On choisit alors l’instrument (capteur, formulaire, log automatique) et la cadence. On vérifie que la combinaison est tenable économiquement et opérationnellement. Et on revient en arrière si le coût est prohibitif, en relâchant la finesse jusqu’au point où le coût devient acceptable sans que la décision perde son sens. C’est exactement le travail d’optimum observationnel que le tome 1 nomme.

Pour SASactiv, ce travail aurait conduit aux choix suivants : 72h parce que c’est le délai d’action raisonnable de la mobilisation des ressources humaines ; indicateur 1-9 parce que c’est l’échelle lisible par tous les acteurs sans formation ; granularité géographique calée sur les zones de garde existantes pour éviter d’introduire une géographie nouvelle. Chaque choix peut être documenté comme une décision d’optimum, avec ses justifications et ses limites.

L’intelligence collective comme mise en commun

Le quatrième axe est, peut-être, le plus profond. Le tome 2 a établi que transporter une donnée en multiplie les porteurs sans déposséder qui la transmet — qu’elle se partage comme un fait. Cette propriété fonde la possibilité d’une forme particulière d’intelligence : non pas une intelligence concentrée chez un acteur, mais une intelligence distribuée qui naît de la mise en commun.

SASactiv en est une illustration : aucun acteur seul n’aurait pu prédire la charge à 72h. Le SAS connaît ses appels mais ignore les disponibilités hospitalières ; l’hôpital connaît ses lits mais ignore les volumes d’orientation ; les libéraux connaissent leurs créneaux mais ignorent la pression amont. La prédiction émerge de la mise en commun — et cette émergence est inaccessible à chacun pris seul.

Cette intelligence collective a ses conditions de possibilité, que la grille processuelle aide à nommer. Elle suppose des flux compatibles (intentions, cadences, granularités) ; elle suppose une traçabilité jusqu’aux sources ; elle suppose une probité partagée des contributeurs (chacun maintient son flux avec rigueur, sans quoi l’ensemble se dégrade) ; elle suppose enfin une gouvernance qui réponde du flux consolidé sans que personne ne le possède.

Ces conditions ne sont pas acquises ; elles se construisent. Et c’est précisément ce que la conception d’un projet de mise en commun doit prévoir explicitement, sous peine de produire un agrégat qui ne tient pas. SASactiv prévoit un comité de pilotage partagé — c’est l’un des éléments par lesquels la gouvernance se construit. Mais l’organisation concrète de la probité distribuée (qui audite quoi, à quelle fréquence, avec quelles conséquences) reste à élaborer dans la mise en œuvre.


Partie V — Limites et questions ouvertes

Ce document ne traite pas tout. Il faut le dire pour qu’il ne se prétende pas plus qu’il n’est.

Il ne traite pas la viabilité opérationnelle de SASactiv. Le projet, comme fiche, est-il réalisable dans les conditions sanitaires, juridiques, économiques de 2026 ? Cette question n’est pas l’objet du document. Une étude de faisabilité menée par des spécialistes du secteur le dirait ; ce document, qui se tient au niveau conceptuel, ne se prononce pas.

Il ne traite pas les choix politiques que SASactiv suppose. Faut-il une coordination Ville-Hôpital intensifiée ? Faut-il piloter le système de santé par la donnée ? Faut-il accepter qu’un modèle prédictif oriente des décisions de mobilisation ? Ces questions appartiennent au débat public et au champ politique ; elles dépassent le périmètre conceptuel de la grille processuelle. L’ouvrage Le canal et les ateliers a tenu, sur ce point, une posture cartographique stricte ; ce document s’y tient aussi.

Il ne traite pas les alternatives. SASactiv est un projet possible parmi d’autres ; sa déclinaison concrète pourrait être différente (autres horizons, autres acteurs, autres modèles). Ce document n’élit pas SASactiv comme le bon projet ; il l’utilise comme support pour montrer comment la grille peut éclairer la conception. D’autres cas-types pourraient être analysés de la même manière, sur d’autres secteurs, et alimenter à terme un corpus d’illustrations prospectives.

Il ne traite pas l’éthique sectorielle propre à la santé. Les enjeux de protection des données patient, de consentement, de secret médical, sont graves et propres au secteur. Ils relèvent d’un travail juridique et déontologique qui n’est pas dans le périmètre de ce document. Ils ont été partiellement évoqués au chapitre 5 de l’ouvrage de mise en pratique, dans une perspective sectorielle.

Ces limites assumées donnent au document sa juste mesure : il montre comment la grille processuelle peut outiller la conception, sur un cas, dans quatre directions. Le reste appartient à d’autres travaux.


Conclusion — La grille comme outil de conception

L’ontologie processuelle n’est pas seulement une grille de diagnostic. Elle peut aussi outiller la conception : aider à penser un projet avant qu’il existe, à le dimensionner sans l’enfermer dans un modèle figé, à anticiper ses points de fragilité, à prévoir sa probité.

SASactiv aura servi de support à cette démonstration. Le projet, en tant que tel, restera ce qu’il est — une fiche prospective parmi celles qu’on peut concevoir. Mais le geste qu’il illustre est généralisable : prendre la grille des trois temps, l’appliquer à un projet en construction, et regarder ce qu’elle éclaire et ce qu’elle laisse à la décision située.

Concevoir un flux d’observation, c’est creuser un canal dans le fleuve. Concevoir un projet de coordination, c’est en relier plusieurs en un réseau dont l’eau alimentera ce qu’aucun canal isolé ne pouvait nourrir. Le tome 1 a appris à creuser ; le tome 2 a appris à articuler ; le tome 3 a appris à lire ce qui arrive au bout. Le présent document, en partant d’un cas, montre que les trois enseignements sont, simultanément, des outils de conception.

C’est, peut-être, la principale promesse du projet de la trilogie : non seulement comprendre ce qui se passe avec les données, mais savoir concevoir ce qui pourrait se faire — patiemment, lucidement, sans illusion. La grille ne dit pas quel projet entreprendre. Elle outille celui qui a décidé d’en entreprendre un.


Annexe — Fiche projet SASactiv

SASactiv : Optimisation prédictive et coordination du Service d’Accès aux Soins (SAS)

Proposition : transformer la gestion réactive du SAS en une posture stratégique proactive à 72 heures grâce au forecasting par intelligence artificielle (IA).

Caractéristiques clés Valeur ajoutée cible
Horizon prédictif : 72 heures glissantes Équilibre optimal : délai d’action suffisant pour la mobilisation des ressources
Modélisation : approche hybride multi-modèles (séries temporelles + apprentissage automatique) Robustesse face à la volatilité de la demande
Indicateur : indice de charge géolocalisé (1 à 9) Alerte opérationnelle ciblée par zone et tranche horaire
Partenariat : coordination Ville-Hôpital renforcée Vision partagée et arbitrages collaboratifs anticipés

Problématique et objectifs stratégiques

Problématique centrale

Le Service d’Accès aux Soins (SAS), dispositif clé du Pacte de refondation des urgences, est vulnérable aux fluctuations imprévisibles de la demande de soins non programmés. Cette volatilité engendre des surcharges (engorgement des urgences, pénurie de personnel, impossibilité de créneaux en 48h) et des sous-charges (ressources sous-exploitées, coûts d’exploitation élevés).

Objectifs du projet

Architecture de la solution et modélisation

Sources de données multi-sources

Le modèle prédictif repose sur l’intégration de données hétérogènes pour une intelligence contextuelle.

Fonctionnement du modèle prédictif

Indicateur de charge : génération quotidienne d’un indice sur une échelle de 1 à 9, géolocalisé.

Calcul via formule agrégée : Charge = f(Volume_prévu / Capacité_disponible) × Pondération_facteurs, normalisée sur l’échelle 1–9.

Méthodologie hybride : utilisation combinée de modèles de séries temporelles et d’apprentissage automatique via une approche d’ensemble (ensemble learning) pour maximiser la fiabilité.

Note technologique : l’utilisation de modèles de fondation via une interface de programmation (API) peut accélérer le déploiement et la maintenance, et faciliter le choix des modèles les mieux adaptés pour la prédiction.

Actions préventives associées

Le système déclenche des protocoles d’actions anticipatives pour éviter les ruptures de service.

Indicateur Cible Actions clés
Surcharge (≥ 7) Renforcement de la capacité Hôpital : ajustement des plannings (garde, astreinte), activation de lits supplémentaires, commandes anticipées de consommables critiques. Ville : sollicitation ciblée de professionnels et réseaux (CPTS) pour ouverture de créneaux supplémentaires. Coordination : redirection proactive Ville-Urgence.
Sous-charge (≤ 3) Optimisation des ressources humaines Hôpital : maintien du personnel sur site, réallocation vers activités annexes (formation, réunion, projets internes). Principe : maintenir la capacité de soin ; la prédiction de sous-charge doit être validée avant toute action de réduction, les activités annexes pouvant être interrompues à tout moment.
Correction Limiter l’impact des erreurs Si surcharge surestimée : stocks constitués reportables, personnel de garde ou d’astreinte non sollicité mais disponible (maintien de la qualité de service), activation d’une étude de cas pour amélioration du système.

Innovation et bénéfices multi-parties

Innovation clé

Bénéfices attendus

Partie prenante Impact
Patients Accès aux soins plus rapide, meilleure orientation, réduction des passages inappropriés aux urgences, équité territoriale renforcée.
Professionnels Plannings mieux adaptés à la charge réelle, réduction du stress lié au débordement, valorisation du rôle de régulateur.
Établissements et ARS Optimisation financière (réduction des coûts d’urgence et de sur-effectifs), meilleure gestion des stocks (réduction des commandes livrées en urgence), pilotage stratégique objectivé.
Système de santé Désengorgement des urgences, résilience accrue face aux crises sanitaires, création d’un référentiel de données pour la recherche.

Déploiement et conditions de succès

Approche de mise en œuvre

  1. Phase pilote / test : choix d’un territoire restreint, rétro-test rigoureux sur données historiques.
  2. Phase d’industrialisation : architecture technique robuste (sécurité, conformité RGPD et HDS, stockage), intégration continue et déploiement à l’échelle.
  3. Amélioration continue : ajustement des modèles, extension territoriale progressive et interopérabilité nationale.

Gouvernance et risques

Gouvernance : comité de pilotage partagé (ARS, directions hospitalières, représentants libéraux, scientifiques des données).

Risques :

Indicateurs de performance clés

Catégorie Indicateur Valeur (à titre d’exemple)
Précision Erreur absolue moyenne (MAE) ou MAPE ≤ 10 %
Fiabilité Taux de faux positifs ou faux négatifs d’alerte < 15 %
Usage Taux d’adoption par les professionnels > 70 % à 12 mois
Opérationnel Réduction des épisodes de surcharge ou sous-charge −30 % à 12 mois
Qualité Délai de génération des prévisions < 5 minutes
Effectif Relevé des délais et taux constatés sur le terrain (effets observés) Attente moyenne par jour : 45 min ; taux d’inactivité : 30 %

Vision à long terme

SASactiv est un levier de transformation culturelle. En s’appuyant sur les données, il invite les professionnels à anticiper plutôt qu’à réagir, et à collaborer plus étroitement. Le projet pose les fondations d’un système de santé anticipatif et guidé par les données, capable de s’adapter proactivement aux besoins, assurant ainsi un pilotage plus agile et résilient des soins non programmés en France.

Perspectives d’évolution


Repères

Pour le statut du projet et son rapport à l’ouvrage de mise en pratique, voir Le canal et les ateliers, chapitre 5 (santé hospitalière) qui traite le secteur santé sous un angle complémentaire (intra-hospitalier, là où ce document traite l’inter-organisationnel).

Pour les concepts mobilisés dans ce document, voir la trilogie À l’épreuve du flux : tome 1 Le fleuve et le canal (flux d’observation, optimum, deux temps, péremption, boucle, intentionnalité), tome 2 De la source au torrent (propagation, transport comme rapport, multiplication par copie, sagesse collective, sources stables), tome 3 La trace ou la donnée (acte de lecture, lecteur situé, trois chemins vers la trace, fenêtre du lecteur).

Pour la note autonome qui constitue le pendant rétrospectif de ce document, voir Le LLM comme saut systémique du stockage. Les deux notes — l’une sur un cas du présent en train de transformer la réception, l’autre sur un cas prospectif en train de construire une intelligence collective — forment un doublet pédagogique : ce que la grille permet de penser dans les deux temporalités du moment contemporain.

Pour le second cas prospectif — résilience et positionnement par observation —, voir Se situer dans le bruit du monde : le cas PPE. SASactiv et PPE forment un doublet constructif : l’un montre la grille au service de la mise en commun anticipatrice, l’autre au service de la résilience par observation distribuée.


Document rédigé en juin 2026.

Se situer dans le bruit du monde

Le cas PPE — un positionnement par empreinte de signaux


« On ne cueille pas une donnée ; on creuse un canal dans le fleuve, et la donnée est l’eau qu’on en tire. »

Le canal et les ateliers, chapitre 2


Préambule — Statut de ce document

Ce document complète l’ouvrage Le canal et les ateliers — il en prolonge la démonstration sans en être un chapitre. Il propose, comme le cas SASactiv, un travail pratique : non pas un cas existant à analyser rétrospectivement, mais un projet-type à concevoir, élaboré pour servir d’exemple. Avec lui, ce sont désormais deux cas constructifs que la trousse à outils met en regard — l’un porté vers la coordination et la prédiction, l’autre vers la résilience et la lecture du territoire dans ses signaux.

Le projet présenté — PPE, un système de positionnement par empreinte des signaux radio ambiants — n’est pas un projet en cours. C’est une fiche prospective. Il est, dans son principe, réalisable : mais sa mise en œuvre supposerait une volonté territoriale qui n’est pas l’objet de cet ouvrage, et il demanderait, comme toute mise en œuvre, des ajustements que ce document ne prétend pas trancher. Sa valeur n’est pas dans l’évaluation de sa faisabilité opérationnelle, mais dans ce qu’il permet d’illustrer : comment la grille processuelle peut outiller la conception, et surtout comment elle permet de distinguer ce qui consolide un projet de ce qui l’expose à la défaillance.

Une précision de nom et de famille s’impose d’emblée, car elle commande tout le reste. Le projet est nommé ici PPE, pour positionnement par empreinte — en anglais Fingerprinting Positioning System (FPS). Il ne relève pas du Broadcast Positioning System (BPS), où des émetteurs diffuseraient volontairement un horodatage de positionnement : dans ce dernier, les émetteurs sont eux-mêmes un dispositif d’observation. Le PPE, lui, ne suppose aucune coopération des émetteurs ; il observe passivement les signaux radio déjà présents — non conçus pour la navigation — et estime une position par appariement avec une carte géoréférencée. Cette distinction n’est pas de vocabulaire : elle est ontologique, et c’est elle qui rend le cas fécond. Là où un système à émetteurs coopérants serait lui-même un dispositif d’observation, le PPE prend le paysage électromagnétique pour ce qu’il est : non un donné naturel, mais une œuvre involontaire de l’homme — la résultante sédimentée d’émetteurs installés un à un, chacun pour ses fins propres, que nul n’a coordonnés ni voulus comme un ensemble. C’est précisément cette couche d’activité humaine non formalisée que le PPE traite comme un fragment du flux du réel : donné, et indifférent à toute intention de localisation, bien qu’il soit de part en part fabriqué. C’est là qu’il creuse un canal — et c’est l’illustration la plus pure que l’on puisse donner du geste fondateur de la trilogie.


Partie I — Pourquoi un second cas prospectif

L’ouvrage Le canal et les ateliers a parcouru cinq secteurs existants, en lecture rétrospective. La note SASactiv a montré que la grille sert aussi à concevoir un projet qui n’existe pas encore. Le présent document confirme cette dimension constructive sur un terrain très différent : non plus la santé et l’anticipation de charge, mais le positionnement et la résilience.

Le déplacement de terrain n’est pas gratuit. Il fait apparaître un geste que SASactiv ne montrait pas : la conversion d’un flux d’observation en code de lecture. Le PPE se construit avec un système de positionnement par satellites (GNSS) en état de marche — qui fournit la position de référence de chaque relevé — et vise à demeurer opérant lorsque ce même GNSS vient à manquer. Ce que l’on observe d’abord, on apprend ensuite à le lire sans l’instrument qui avait servi à l’observer. Aucun des cinq secteurs de l’ouvrage, ni SASactiv, ne mettait ce retournement en pleine lumière.

Quatre axes, déjà posés pour le premier cas prospectif, structurent l’illustration et valent, mutatis mutandis, pour tout projet de cette nature :

La coordination inter-organisationnelle. Une flotte de véhicules, chacun tenant son propre flux d’observation, alimente une carte que nul véhicule ne pourrait dresser seul.

La prédiction et son rapport à la fraîcheur. Une fois le GNSS perdu, la position lue n’est plus une observation mais une donnée vraisemblable ; et la carte elle-même doit anticiper l’état des signaux qu’elle annote.

La conception ex nihilo d’un flux d’observation. Quelles bandes capter, à quelle cadence, avec quel traitement : ces choix, qu’on diagnostique chez les autres, sont ici au point de départ.

L’intelligence collective comme mise en commun. La carte est un fait partagé, que la multiplication par copie rend disponible à tous sans déposséder personne — et qui peut, à terme, s’entretenir lui-même.


Partie II — Le projet PPE en bref

Le PPE vise à fournir un positionnement géographique de secours, indépendant des satellites, à partir des seuls signaux radio qu’un récepteur peut capter en un lieu donné.

Le principe repose sur un constat physique simple : en chaque point d’un territoire, l’ensemble des signaux radio reçus — chacun avec sa fréquence et son intensité propres — forme une combinaison qui, dès lors qu’elle est assez riche, identifie ce point de manière quasi unique. Émis depuis des positions fixes du territoire, ces signaux dessinent une empreinte locale. Associer cette empreinte à une position connue, en de très nombreux lieux, revient à constituer une carte : un appariement entre ce qu’on entend et où l’on se trouve.

La constitution de la carte se fait en deux régimes. Dans le régime d’amorçage, un récepteur mobile équipé d’un GNSS fonctionnel parcourt le territoire et inscrit, à chaque relevé, le couple « empreinte de signaux / position GNSS ». Le GNSS y joue le rôle d’instrument de référence : c’est lui qui fournit la vérité de position que l’empreinte, seule, ne donnerait pas. Dans le régime d’entretien, la carte existante sert à son tour de référence : un récepteur qui s’y appuie peut estimer sa position sans GNSS, détecter les écarts entre ce qu’il entend et ce que la carte prévoit, et contribuer à la corriger. Le système est conçu pour s’auto-entretenir : amorcé par le GNSS, il doit ensuite tenir par son propre fonctionnement.

Le dispositif est pensé pour équiper des flottes de véhicules — transporteurs, services territoriaux — afin que la carte soit maintenue à jour par leur circulation même, et, à terme, pour tenir dans un module transportable capable de restituer une position à partir des signaux reçus.

L’intention première est la résilience : disposer d’un repérage lorsque le positionnement par satellites est dégradé ou détruit — brouillage, conflit, ou défaillance massive du type tempête solaire. La précision visée n’est pas celle d’un GNSS, et le projet ne le prétend pas ; on verra que cette précision moindre n’est pas un défaut absolu, mais une grandeur à rapporter à l’usage.

Cette présentation factuelle suffit pour la suite. Les parties qui suivent l’examinent par la grille des trois temps.


Partie III — Lecture par les trois temps

Au premier temps — la fabrication

Chaque véhicule tient un flux d’observation dont l’objet n’est pas le trafic, ni les personnes, mais le paysage hertzien d’un territoire. Son intention — constituer un repérage résilient — engendre des critères dont chacun mérite d’être nommé, car ils sont, selon le mot du premier tome, la signature de l’intention dans le flux.

Le premier critère est le périmètre des bandes. Le projet retient les signaux qu’on peut tenir, à l’échelle d’usage, pour des sources stables : émetteurs de radiodiffusion (AM, FM), réseaux de téléphonie mobile (4G, 5G), dont la position est fixe et la présence durable. Il exclut les signaux instables — réseaux Wi-Fi domestiques et autres émetteurs éphémères — dont la volatilité ruinerait l’empreinte. La stabilité, ici, n’est pas une propriété intrinsèque mais un rapport de vitesses, au sens du tome 2 : ces sources paraissent fixes parce que le réel qu’elles marquent — l’implantation des émetteurs — s’éloigne très lentement. C’est ce qui les rend intégrables à une carte qu’on n’a pas les moyens de rafraîchir à chaque instant.

Ce critère porte aussi la probité du projet, et c’est ici qu’il faut la poser. Le flux d’observation ne prélève que ce qui sert à constituer le couple « signaux / position » : une fréquence, une intensité, une localisation. Il n’identifie pas d’appareil, ne capte pas de contenu, ne suit pas de personne. L’objet observé est l’infrastructure fixe d’un territoire, jamais ses usagers. Cette restriction n’est pas un supplément moral ajouté après coup : elle est un critère, donc une part de l’intention. Un flux dont les critères excluent par construction toute donnée identifiante est un flux dont l’intention est probe — et la donnée produite peut être tenue pour anonyme parce qu’elle ne contient rien d’autre que ce que le positionnement exige.

Le deuxième critère est la cadence. Enregistrer en continu tous les signaux produirait un volume ingérable — un sur-débit à la source. La cadence pertinente n’est pas une fréquence fixe mais un seuil de variation : on n’inscrit un relevé que lorsqu’un signal apparaît, disparaît, ou voit son intensité franchir un palier représentatif. Entre deux variations significatives, le réel hertzien n’a rien dit qui mérite inscription. La carte se nourrit des changements, non d’une répétition de l’identique.

Le troisième critère est le voisinage référentiel de chaque relevé. Un couple « signaux / position » isolé est peu interprétable ; il faut l’accompagner de son contexte — horodatage, et les métadonnées susceptibles d’expliquer une variation : pression, température, heure. Ce corpus de contexte est ce qui permettra, plus tard, de distinguer un signal affaibli par l’orage d’un signal disparu par panne. Sans lui, la même baisse d’intensité resterait indéchiffrable.

Le traitement se fait à la source, dans le matériel embarqué : le véhicule ne transmet pas un flot brut, mais des données consolidées — les couples réellement utiles, déjà filtrés par le seuil de variation. C’est un choix d’optimum observationnel exemplaire : sous-prélever laisserait des trous dans la carte ; sur-prélever noierait le système sous des relevés sans valeur. L’optimum se loge dans le calibrage des paliers de variation, propre à chaque bande.

Au deuxième temps — la circulation

Le PPE est, dans son essence, un projet de propagation au sens du tome 2. Une flotte de véhicules, tenant chacun son flux, fait converger des relevés séparés en une carte de niveau supérieur dont chacun bénéficie alors qu’aucun n’aurait pu la dresser seul. C’est une représentation distribuée du flux du réel : non un stock centralisé, mais un tissu de canaux entretenus en parallèle.

La multiplication par copie joue ici à plein, et elle est ce qui rend le système possible. La carte produite est partagée entre tous les porteurs sans qu’aucun ne s’en dépossède : elle se partage comme un fait. Un véhicule qui transmet son relevé en garde l’usage ; un récepteur qui reçoit la carte ne prive personne de la sienne. Si la carte se déposait chez un seul détenteur, il n’y aurait pas de résilience — seulement une dépendance de plus.

Le risque propre de la circulation est ici la perte de contexte. Une empreinte transportée loin de son lieu et de son heure de fabrication peut être lue sans accès aux critères qui l’ont produite — la bande captée, le seuil de variation, les conditions météo du relevé. Une carte livrée sans ses conditions de production est une carte qu’on croit lire mieux qu’on ne la lit. Chaque fragment de carte devrait donc porter sa signature de fabrication : à quelle date, sous quelles conditions, avec quels critères il a été établi.

Au troisième temps — la réception

C’est au troisième temps que se joue le retournement annoncé. Tant que le GNSS fonctionne, la position est observée : le récepteur la reçoit d’un instrument. Le GNSS perdu, la position devient lue : le récepteur perçoit les signaux ambiants et les déchiffre au moyen de la carte, qui joue désormais le rôle de code de déchiffrement. L’empreinte captée est, sans ce code, une donnée muette — reçue, mais illisible ; avec lui, elle s’actualise en une position. La carte, produit d’un flux d’observation au premier temps, est devenue le corpus qui rend la lecture possible au troisième.

Ce déchiffrement a une profondeur relative à la carte, comme tout déchiffrement l’a relativement au corpus du lecteur. Là où la carte est dense et fraîche, la position se lit finement ; là où elle est lacunaire ou périmée, le déchiffrement s’épaissit d’incertitude, ou échoue.

D’où la question de la fenêtre du lecteur et de l’usage. Le récepteur du PPE livre une position moins précise qu’un GNSS. Mais la critique pertinente, le premier tome l’établit, ne porte pas sur la fidélité — toujours relative aux critères — mais sur la pertinence des critères pour l’usage visé. Pour suivre l’avancée d’un véhicule sur un trajet, savoir qu’il progresse et où il se trouve à quelques dizaines de mètres près, cette précision suffit. Pour piloter ce même véhicule en conduite autonome, elle ne suffit pas. Ce n’est pas la même fenêtre, ce n’est pas le même usage. La palette d’usages auxquels le PPE peut répondre se déduit de ses forces et de ses faiblesses, non d’une comparaison absolue avec le GNSS.

Le chemin par lequel la donnée redevient trace est ici central, et c’est lui qui porte la principale fragilité du projet. Un signal attendu par la carte mais absent du relevé signale que quelque chose a changé : le relais n’émet plus. Cette absence n’est pas un vide — elle est informative. Selon son voisinage référentiel, elle se déchiffre en panne (absence brève et localisée), en contrainte (affaiblissement corrélé à un orage, une chaleur, une affluence) ou en disparition durable (un émetteur démantelé). C’est le mécanisme même par lequel la carte apprend qu’elle se périme — mais c’est aussi ce qui peut la faire échouer si les variations s’accumulent plus vite qu’elle ne les intègre.


Partie IV — Quatre axes que le cas éclaire

La coordination inter-organisationnelle

Le PPE n’a de sens que collectif. Un véhicule isolé ne dresse qu’un fil ; c’est la flotte qui dresse une carte. Mais faire converger des flux tenus par des acteurs distincts — transporteurs, services territoriaux — suppose le même travail amont que SASactiv : rendre les flux compatibles. Mêmes bandes captées, mêmes seuils de variation, même format d’empreinte, même référentiel de position à l’amorçage. Sans cet accord, l’agrégation produit une carte qui dit moins ce qu’on croit qu’elle dit — des empreintes inscrites selon des critères disparates ne s’apparient pas.

Cette difficulté est générique : on la retrouverait dans toute mise en commun d’observations indépendantes. La grille processuelle aide à la voir, en rappelant qu’un flux n’est interopérable avec un autre que si leurs critères — donc leurs intentions — ont été rendus commensurables.

La prédiction et son rapport à la fraîcheur

C’est l’axe où le cas est le plus instructif. Une fois le GNSS perdu, la position lue est une donnée vraisemblable, non une observation : elle ne se rapporte pas à un instant du réel mais à un état estimé à partir de la carte. Et la carte elle-même, pour rester opérante, doit anticiper l’état de signaux qu’elle ne peut plus confronter à une vérité de terrain. Maintenir une carte sans GNSS, c’est tenir une vraisemblance.

Quatre conditions rendent ce maintien possible, et leur défaut est ce qui conduirait le projet à l’échec.

La stabilité. Tous les signaux ne varient pas à la même vitesse. Identifier ceux qui ne changent pas à court terme — les sources les plus stables — fournit l’ossature de la carte, le socle qui ne demande pas de rafraîchissement.

La pérennité. Les variations des autres signaux doivent être suivies et modélisées, pour qu’un affaiblissement attendu — celui qu’un orage provoque — n’invalide pas la lecture. C’est le voisinage référentiel (météo, heure) qui permet d’intégrer l’événement plutôt que de le subir.

La fiabilité. Il faut estimer combien de signaux concordants sont nécessaires pour fixer une position. Cette redondance est ce qui permet de perdre un signal sans perdre le repérage : si la position reste déterminée par les signaux restants, l’absence d’un émetteur ne fait pas échouer la lecture — et la carte peut même, par recoupement, corriger seule l’entrée du signal qui a dérivé. C’est par là que l’auto-entretien devient possible.

La levée d’ambiguïté. Deux lieux éloignés peuvent porter des empreintes voisines. Le voisinage référentiel temporel la dissipe : le véhicule se déplace selon des contraintes physiques connues. Si l’ambiguïté oppose deux positions dont l’une est à des dizaines de kilomètres de la position lue une minute plus tôt, la physique tranche — aucune vitesse atteignable n’a pu l’y porter. La position précédente fait partie du corpus qui déchiffre la position présente.

La fraîcheur, ici, ne se rattrape pas plus qu’ailleurs : une carte n’est tenue à jour que par la circulation continue d’une flotte qui réinscrit le réel hertzien. Une carte figée se périme à mesure que le paysage qu’elle annote dérive.

La conception ex nihilo d’un flux d’observation

Le PPE montre la conception à l’état pur, car tout y est à choisir. On part de la question d’usage — un repérage de secours pour le suivi de déplacement — dont on déduit la finesse nécessaire : une précision de l’ordre de la dizaine de mètres suffit, ce qui relâche d’autant les exigences sur la densité de la carte. On en déduit l’instrument (un récepteur à large bande), le périmètre des bandes (sources stables seulement), et la cadence (par paliers de variation). On vérifie que l’ensemble tient — volume de données soutenable, traitement à la source — et l’on relâche la finesse là où le coût l’exige. C’est, trait pour trait, le travail d’optimum observationnel du premier tome, mené non en diagnostic mais en conception.

L’intelligence collective comme mise en commun

Le plus profond, comme pour SASactiv, est ici. La carte est un bien que la multiplication par copie rend disponible à tous sans le diviser. Mais le PPE pousse l’idée d’un cran : la mise en commun ne sert pas seulement à produire la carte, elle sert à l’entretenir. Chaque récepteur qui lit sa position et constate un écart entre ce qu’il entend et ce que la carte prévoit est, en puissance, un contributeur à sa correction. La représentation distribuée n’est plus seulement plus riche que ce qu’un acteur produirait seul ; elle est auto-correctrice, par recoupement des fenêtres multiples.

Cette intelligence a ses conditions, que la grille nomme : des flux compatibles, une traçabilité jusqu’aux critères de chaque empreinte, une probité partagée des contributeurs (chacun maintient son flux avec rigueur), et une gouvernance qui réponde de la carte sans que personne ne la possède. Ces conditions ne sont pas acquises ; elles se construisent, et leur construction est précisément ce que la mise en œuvre devrait prévoir.


Partie V — Limites et questions ouvertes

Ce document ne traite pas tout, et il faut le dire pour qu’il ne se prétende pas plus qu’il n’est.

Il ne traite pas la viabilité opérationnelle du PPE. La densité de flotte nécessaire, la précision réellement atteignable, la tenue de la carte dans la durée : ces questions relèvent d’une étude d’ingénierie et d’expérimentation que ce document, qui se tient au niveau conceptuel, ne mène pas. Il pointe les conditions de réussite et les points de défaillance ; il ne mesure pas s’ils sont, en pratique, satisfaits.

Il ne traite pas la dimension territoriale. La mise en œuvre du PPE suppose une volonté à l’échelle d’un territoire — mobiliser des flottes, coordonner des acteurs, tenir une carte commune — qui n’est pas l’objet de cet ouvrage. On notera seulement qu’un tel dispositif pourrait, ailleurs, illustrer ce qu’un programme d’institutionnalisation de la donnée de proximité pourrait engendrer — à la condition expresse d’en poser les limites, et au premier chef celle qui sépare le repérage de l’infrastructure de toute observation des personnes. Cette frontière, tenue ici par les critères du flux, devrait y être tenue par la doctrine.

Il ne traite pas les alternatives. Le PPE est un projet de résilience parmi d’autres — d’autres approches existent pour le même besoin. Ce document ne l’élit pas comme la bonne solution ; il l’utilise comme support pour montrer comment la grille éclaire la conception d’un système de positionnement par observation, et où se logent ses fragilités. D’autres cas-types pourraient être analysés de même, et alimenter à terme un corpus d’illustrations prospectives.

Il ne traite pas la seconde mort de la donnée, qu’il faut pourtant signaler. Une carte conçue comme sauvegarde contre une catastrophe doit résister non seulement à la péremption — l’éloignement du réel qu’elle annote — mais à la disparition : format devenu illisible, support dégradé, carte rendue inaccessible au moment précis où l’on en aurait besoin. Une sauvegarde de résilience qui ne survivrait pas à la crise qu’elle anticipe manquerait sa raison d’être. Le soin de cette seconde mort relève des Données techniques ; il est ici nommé, non traité.

Ces limites assumées donnent au document sa juste mesure : il montre comment la grille peut outiller la conception d’un projet de positionnement par empreinte, et distinguer ce qui le consolide de ce qui l’exposerait à l’échec. Le reste appartient à d’autres travaux.


Conclusion — La grille comme outil de conception

Le PPE aura servi, comme SASactiv, de support à une démonstration : l’ontologie processuelle n’est pas seulement une grille de diagnostic, elle outille la conception. Mais ce second cas ajoute au premier un enseignement propre. Il montre qu’un flux d’observation peut, une fois constitué, se retourner en code de lecture — que ce qu’on a appris à observer avec un instrument, on peut apprendre à le lire sans lui. C’est la forme même de la résilience que la trilogie permet de penser : non pas un second système qui doublerait le premier, mais une carte qui survit à la perte de l’instrument qui l’a dressée.

Concevoir le PPE, c’est creuser, dans le bruit indifférent du réel hertzien, un canal qui rende ce bruit lisible comme une position. Le tome 1 a appris à creuser ; le tome 2 à articuler et à partager ; le tome 3 à lire ce qui arrive au bout, et à reconnaître quand cela retombe en trace. Le présent document, en partant d’un cas, montre que les trois enseignements sont simultanément des outils de conception — et que la lucidité sur les fragilités d’un projet vaut autant que l’enthousiasme pour ses promesses.

La grille ne dit pas s’il faut entreprendre le PPE. Elle outille celui qui a décidé de l’entreprendre, et l’avertit de ce qui le ferait échouer.


Annexe — Fiche projet PPE

PPE — positionnement de secours par empreinte des signaux radio

Nom. PPE, positionnement par empreinte — en anglais Fingerprinting Positioning System (FPS). À distinguer du Broadcast Positioning System (BPS), à émetteurs coopérants.

Statut. Fiche prospective. Projet réalisable dans son principe ; non engagé. Document daté ; les exemples techniques sont contingents et révisables.

Intention. Fournir un positionnement géographique de secours, indépendant des satellites, robuste au brouillage et à la défaillance massive du GNSS.

Principe. En chaque lieu, la combinaison des signaux radio reçus (fréquence, intensité) forme une empreinte qui identifie ce lieu de manière quasi unique. La carte est l’appariement « empreinte / position » établi en de nombreux points.

Deux régimes. - Amorçage : un récepteur à GNSS fonctionnel inscrit les couples « empreinte / position de référence ». - Entretien : la carte existante sert de référence ; les récepteurs estiment leur position sans GNSS et contribuent à corriger la carte. Le système s’auto-entretient par la circulation de la flotte.

Critères de fabrication. - Bandes captées : sources stables (AM, FM, 4G, 5G). Exclusion des signaux instables (Wi-Fi et émetteurs éphémères). - Cadence : par seuil de variation (apparition, disparition, palier d’intensité), non en continu. - Voisinage référentiel : horodatage, pression, température, heure — pour distinguer affaiblissement conjoncturel et disparition durable. - Traitement à la source : le matériel embarqué consolide et filtre ; il ne transmet pas de flot brut. - Probité / périmètre : ne sont prélevés que la fréquence, l’intensité et la position. Aucune donnée identifiante ; objet observé = infrastructure fixe, jamais les personnes. Données tenues pour anonymes par construction.

Quatre conditions du maintien sans GNSS. 1. Stabilité : repérer les signaux qui ne varient pas à court terme. 2. Pérennité : suivre et modéliser les variations (événements météo). 3. Fiabilité : déterminer le nombre de signaux concordants nécessaires à une position, pour absorber la perte d’un signal. 4. Levée d’ambiguïté : exploiter la position précédente et les contraintes physiques de déplacement pour écarter les empreintes voisines impossibles.

Usages visés. Suivi de déplacement et de transport physique (progression d’un véhicule, position à quelques dizaines de mètres). Hors champ : la conduite autonome et tout usage exigeant une précision de niveau GNSS.

Points de fragilité identifiés. Dérive non suivie des signaux (péremption) ; ambiguïté d’empreinte ; sur-débit si la cadence est mal calibrée ; disparition de la carte elle-même au moment critique (seconde mort) ; incompatibilité des flux entre contributeurs.


Repères

Pour le statut du projet et son rapport à l’ouvrage de mise en pratique, voir Le canal et les ateliers, chapitre 8 (transport physique et mobilité), qui traite la mobilité et la position observée vs estimée sous un angle sectoriel et rétrospectif, là où ce document procède en conception.

Pour les concepts mobilisés, voir la trilogie À l’épreuve du flux : tome 1 Le fleuve et le canal (flux d’observation, critères comme signature de l’intention, fidélité relative aux critères, optimum observationnel, sur-débit, voisinage référentiel, deux morts de la donnée, représentation distribuée du flux du réel) ; tome 2 De la source au torrent (propagation, multiplication par copie, donnée qui se partage comme un fait, sources stables comme rapport de vitesses) ; tome 3 La trace ou la donnée (acte de lecture, code de déchiffrement, donnée muette, fenêtre du lecteur, chemins vers la trace).

Pour le cas prospectif jumeau — coordination et prédiction en santé —, voir Concevoir un projet à la lumière de l’ontologie processuelle : le cas SASactiv. Les deux notes forment un doublet constructif : l’une sur la mise en commun anticipatrice, l’autre sur la résilience par observation distribuée.


Document rédigé en juin 2026, à éprouver par la pratique.

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